Les textes des interventions du colloque de decembre 2006 sur HENRI LEFEBVRE (organise par R.HESS et la fndation G.PERI a Paris 8) vont paraitre en septembre, avec notre intervention : "H.Lefebvre ou la passion militante" .
L'humour démocritique :
Géloformation, rigolothérapie, humorologie
(H. Lethierry).
" Hé chacun nos métiers. Il règne nous rions. "
(V. Hugo, Cromwell).
" Je te tiens Tu me tiens Par la margoulette (ou par la barbichette ou par la barbette ou par la barbignette) ; Le premier qui rira (ou celui de nous deux qui rira ou le premier des deux qui rira) aura la claquette (ou la tapette ou la clafette) ".
Eugène Rolland, Rimes et jeux de l'enfance (1883)
Préface de Thierry Charnayx, Maisonneuve & Larose, 2002.
" à l'intérieur des lettres d'autres lettres à l'intérieur du corps nos autres corps comme une langue à chaque fois différente que nous sommes toujours au commencement d'apprendre. "
H. Meschonnic, Nous le passage, Verdier, 1990, p. 33.
Résumé :
Le pari de l'humour n'est pas un credo sans contour ; le charme discret d'une cause, perdue d'avance.
La géloformation (du grec gelào = rire) se distingue par son caractère pratique de l'humorologie et se démarque de l'aspect psychologique présent dans la rigolothérapie. Démocrite et Rabelais " prêtres du rire " nous serviront de jalons : " ça ne date pas d'hier ", les cailloux dans les choses sûres et les " humeurs " !
L'humour démocritique c'est le savoir-sagesse sous le masque du " fou " rire. Quand au géant de la Renaissance " son éclat de rire énorme / Est un des gouffres de l'esprit " (Hugo).
Mais l'humour en éducation " ça n'est pas pour demain ". Certains craindront la perte d'autorité du maître, perçu alors comme un clown dès le début de l'année. En tout état de cause, obliger des esprits libres à rire relèverait du grotesque et de l'ingérence dans la vie personnelle de chacun !

Esprit, sourire, ironie parfois, à travers des techniques empruntées au surréalisme ou à l'Oulipo, nous convaincront néanmoins que, en un sens, l'humour " ça commence aujourd'hui " avec ses grains de sel, ses astuces, loin du calcul rationnel.
Pourquoi ne pas systématiser l'utilisation de la parodie ? Préparer les élèves au clin d'œil des " formes brèves " en philosophie ou en histoire, développer leurs potentialités dans le domaine de l'imaginaire et la distanciation des enseignants à l'égard d'un rôle et statut momifié parfois dans toutes les disciplines.
Mots clés : géloformation, démocritique, surréalisme, Oulipo, parodie, ironie, esprit.
Plan :
I- Ça ne date pas d'hier
A- Il était une fois Démocrite.
B- Rabelais et les " agélastes ".
II- Ça n'est pas pour demain
A- " Don't smile before Christmas ! "
B- L'humour obligatoire ?
III- Ça commence aujourd'hui
A- Du surréalisme à l'Oulipo.
B- De la parodie.
A partir d'une certaine époque, lorsqu'on passe de la sculpture grecque archaïque aux statues classiques, le sourire disparaît sur les visages. Affaire de technique ? Ou gravité nouvelle liée à l'apparition de la philosophie ? Il serait alors paradoxal pour un philosophe de l'Éducation de réfléchir sur le rire. Seuls quelques marginaux -de Diogène le cynique au penseur danois Kierkegaard-1 ou quelques ouvrages secondaires de figures officielles (comme Le rire de Bergson)2 traiteraient d'un sujet si futile. On laisserait alors au seul psychologue expérimental (A. Ziv en Israël) le soin de nous livrer le résultat de ses savants calculs.
Le mot " calcul " signifie d'ailleurs " caillou " (cf. la malade de la " pierre ", comme Montaigne s'en aperçoit à ses dépens !). Le rire c'est, ainsi que le dit D. Nordon dans le titre d'un de ses ouvrages : Des Cailloux dans les choses sûres. C'est introduire le doute et le scandale (mot qui renvoie également à l'idée d'un caillou qui fait trébucher). Comment dès lors ne pas le considérer comme le commencement de la sagesse et du savoir et assurer son (é)loge à l'école. D'où l'idée d'une " géloformation " (du grec gelao = rire) différente de l'humorologie, purement théorique (ou plutôt spéculative) ainsi que de la rigolothérapie, laquelle relèverait davantage du " psy ".
Mais l'humour en éducation, dira-t-on...
I- Ça ne date pas d'hier
A- Il était une fois Démocrite...
A tel point qu'on pourrait parler d'humour démocritique3 à propos de Démocrite qui, à Abdère (avant Socrate), riait toujours. On fit venir le médecin Hippocrate qui s'aperçoit qu'en fait le penseur rit de la puérilité de ses contemporains. Lui qui paraissait fou, s'avère sage (l'idée est reprise dans les fables de La Fontaine (en VIII, 26).
Que l'inventeur de l'atomisme soit celui qui était atteint de " fou-rire ", nous interroge ; nous qui avons pour mission de transmettre et construire du savoir ! De même que la théorie, chère à Epicure, qui voulait que les particules, au lieu de tomber verticalement sur la terre, dévient légèrement de la trajectoire prévue. Ce qu'il appelait le " clinamen " et représente la marge de liberté qui existe dans l'univers, pourtant soumis au déterminisme.
Je n'emploie pas l'adjectif " démocritéen ", mais crée un mot-valise.
L'irrévérence de Démocrite, et surtout d'Épicure, à l'égard des dieux -célébrée plus tard par Lucrèce, le penseur matérialiste latin auteur de De natura rerum (De la nature des choses)- nous renvoie à Rabelais dans un poème de V. Hugo Et voici les prêtres du rire (...) : " Entre Démocrite et Terence / Rabelais que nul ne comprit / Il berce Adam pour qu'il s'endorme / Et son éclat de rire énorme / Est un des gouffres de l'esprit ".
B- Rabelais contre les agélastes (ennemis du rire)
Comme le penseur grec, l'auteur de Gargantua est avide de reconstruire le monde en l'expliquant aux autres. Après l'infiniment petit de l'atome, le géant de la Renaissance !
Lorsque naît Pantagruel, le père pleure la mort de sa femme et rit de la naissance de son fils : ambiguïté de l'humoriste qui souvent se réjouit de l'avènement des potentialités qu'il crée en même temps qu'il se désespère de la mort de ses anciennes certitudes ! Et du confort que garantit le pouvoir en même temps qu'il engendre la peur du savoir (le phénomène a été décrit par U. Eco dans Le nom de la rose1).
Ça ne date pas d'hier, l'humour en éducation, même si l'idée n'avait pas été exposée dans toute son ampleur. Et en même temps on pourrait le dire...
II- Ça n'est pas pour demain
A- Don't smile before Christmas
En effet de nombreuses résistances vont apparaître. Moins chez les simples soldats de la pédagogie que nous sommes, moins de la " noosphère ", que de certains échelons intermédiaires qui vont croire leur autorité battue en brèche en même temps que distance serait prise à l'égard de leur rôle et statut. En formation continue, n'y a-t-il pas difficulté pour le professeur chevronné à se remettre en cause ? En formation initiale, va-t-on inciter les impétrants candides à ridiculiser le métier qu'ils vont exercer, quitte alors à les détourner de leur " vocation " ?
D'où le sage précepte : " Don't smile before Christmas " (Ne pas rire avant Noël). Sous entendu : si on ne veut pas tomber le masque, être débordé par les élèves, chahuté dans nos classes.
Un tel tableau caricatural pourrait nous faire oublier les observations quotidiennes. L'enseignant qui résiste n'est-il pas celui qui sait (à l'occasion et non artificiellement) faire preuve d'intuition parfois, en tout cas de tact et d'astuce ? Même s'il paraît curieux à ses collègues, le " zygomaticien "2, celui qui, sérieux, ne se prend pas tour tel, car il connaît ses faiblesses et contradictions, est capable de les exagérer, de les jouer au lieu de les dramatiser en hyperbolisant sa propre névrose. Parce que de même, sans vexer les élèves, il poussera parfois jusqu'au bout leur raisonnement en utilisant la stratégie de la prescription de symptômes. Exemple : Un élève prétend ne pas avoir besoin de son cahier qu'il a oublié. " Un cahier ? C'est trop lourd et inutile ". " Je te laisse alors écrire sur la table, mais n'oublie pas de la mettre dans ton cartable à la fin de l'heure pour pouvoir réviser chez toi ".
B- L'humour obligatoire ?
La " géloformation " n'est donc pas à l'ordre du jour dans les programmes officiels et c'est tant mieux. Que penserait-on de professeurs et d'inspecteurs qui obligeraient les élèves à rire au bon moment - choisi par eux ! Et tous ensemble, s'il vous plaît. Laissons de telles méthodes aux petites cénacles de chercheurs officiels, labellisés et patentés qui sont censés définir -en théorie uniquement !- ce qu'est l'essence de l'humour ! Un humoriste qui s'autosacralise c'est une contradiction dans les termes.
Puisque c'est dans la marge, le " jeu " autorisé par l'institution (comme on parle du " jeu " d'une pièce mécanique) que le géloformateur s'introduit. Non pour casser la machine, qu'il a beaucoup trop à cœur, mais pour lui redonner âme et corps à la fois puisque l'humour (mot venant du terme humeur) est ce fluide qui permet que ça " circule ", que ça ne s'enkyste pas : les blocages, les conflits, rivalités, aigreurs en tout genre qui sont parfois notre lot quotidien.
L'humour alors est un " lubrifiant " pédagogique. Et non seulement cela. Il est aussi un outil dans la didactique des disciplines : du " paradoxe " mathématique à la vulgarisation scientifique, au jeu en EPS et bien sûr aux ateliers d'écriture en Français. On en viendrait alors à une dernière partie :
III- Ça commence aujourd'hui
A- Du surréalisme à l'Oulipo
Commencement non seulement des mémoires et des séminaires sur le sujet, des universités d'été (et même des colloques !). Mais commencement des pratiques sur le terrain !
C'est sur l'écriture que porte notre dernier ouvrage. Du surréalisme (qu'on pense à la célèbre technique du " cadavre exquis ! ") à l'Oulipo (ouvroir de littérature potentielle, créé en 1961 par le mathématicien Le Lionnais et le poète Queneau) qui, à l'inverse du mouvement précédent, impose des contraintes d'où doit naître la libération et la transgression. Les techniques utilisées dès les premier et second cycles commencent à se répandre et sont citées parfois dans les recommandations des nouveaux programmes du premier degré. C'est par exemple - le lipogramme ou " disparition " d'une lettre (un titre de Pérec s'appelle ainsi), ou - (N+7) qui consiste à remplacer chaque substantif d'une phrase par le septième qui le suit dans le dictionnaire, ou - l'expansion : on remplace chaque terme d'un paragraphe court par sa définition, ou - la boule de neige : on commence par un vers d'une syllabe. Puis deux, puis trois, etc. (arrivé au milieu on réduit au contraire le nombre de syllabes)1.
B- De la parodie
Dans nos ouvrages, nous présentons des propositions concernant - la parodie : par exemple présenter un récit mythologique comme un fait divers récent ou un texte de Bible ou de La Fontaine - les formes courtes : maximes philosophiques en particulier présentées de manière paradoxale à la manière de Cioran - l'ironie, l'antiphrase ainsi que d'autres figures rhétoriques.
Nos " consignes " multiples développent la " créativité ", permettent donc d'élargir le champ des possibles pédagogiques, de prendre distance à l'égard des conflits, de les dépasser, de les déplacer. Non seulement pour scintiller ou réguler les tensions mais aussi pour exorciser la monotonie ! (Sans incursion de nature " psy " dans la vie personnelle des sujets).
L'atelier d'écriture -dont la forme peut être adaptée selon le niveau- est un lieu, non d'évaluation des personnes mais de création pour le plaisir et dans l'exigence. Car dans littérature il y a rature !
On rit de ses erreurs (non de ses " fautes ") : on réécrit. Et pourquoi pas, après la restitution au groupe, on publie quelquefois. Pour de bon !
J'aurais pu commencer comme ce sage soufi qui, invité à parler, demanda à son auditoire s'il connaissait le sujet traité. Celui-ci répondant " oui ", il s'en alla.
Le lendemain le public, à la même question, répondit par la négative et le philosophe conclut, comme la veille, qu'il était alors, par conséquent, inutile d'en parler.
Le surlendemain, à nouveau questionnés, les auditeurs dirent, hésitant, " oui " pour les uns, " non " pour les autres.
Et le penseur alors : " Que ceux qui savent expliquent à ceux qui ignorent ".
Les enseignants n'ont pas attendu le travail d'un IUFM pour pratiquer l'humour en classe. Mais si nos livres pouvaient les encourager dans cette voie pour qu'ils se sentent " autorisés " au lieu d'utiliser ces stratégies à la dérobade, entre deux portes, dans les couloirs et pour ainsi dire entre parenthèses, tête baissée et le rouge au front !
Conclusion : Rire avec ou rire de.
Il ne s'agit pas de transformer les élèves en gargouilles condamnées au rire éternel, ni d'utiliser uniquement une ironie mordante qui les glacerait1. Encore moins les grasses plaisanteries qui fâchent et humilient quand on rit de quelqu'un au lieu de s'esclaffer avec lui, pas non plus de faire le clown de façon systématique, dès le premier jour. Mais parfois d'être (et de devenir) soi-même, derrière le masque.
J'aimerais citer ce texte de J.P. Droit pour montrer à quel point l'humour constitue un pari sur la complexité du monde : " Rire, que serait-ce pour une pensée ? Jouer, défaire les repères habituels, perdre à mesure ceux qu'elle tente de se constituer, découvrir que la vérité manque, décider que ce n'est pas terrifiant, continuer ainsi, s'amuser à inventer, persister à se désabuser, s'égayer de l'insondable profondeur de la bêtise, cesser de mépriser, courir courir courir, se laisser surprendre par ce qui advient, endurer sans grogner de ne rien connaître, ouvrir des parenthèses dans le temps, considérer les savoirs comme des curiosités exotiques, s'appliquer avec un infini sérieux à de petits riens, faire la guerre à l'ennui, la peur, l'hésitation, laisser de côté la mort et savoir qu'elle est là. Bref, des choses assez difficiles ".
A ceux qui hésiteraient et s'arrêteraient au milieu du gué au lieu de poursuivre le chemin de leur propre humour -au-delà des aigreurs et des errances- nous citerions volontiers J. Orizet (22 poèmes pour rire in Nouvelle poésie comique, Poésie I, 1965, p. 22).